Deux visions du Tarot
Quand on débute dans l’univers du Tarot, une question revient systématiquement : quel jeu choisir ? Le Rider-Waite-Smith ou le Tarot de Marseille ?
Ces deux tarots dominent le marché depuis plus d’un siècle. Mais derrière cette apparente rivalité se cache un choix bien plus profond qu’une simple préférence esthétique ou pratique.
Le Rider-Waite : une révolution visuelle… mais à quel prix ?
Publié en 1909 par Arthur Edward Waite et illustré par Pamela Colman Smith, le Rider-Waite a révolutionné l’approche du Tarot avec une innovation majeure : l’illustration complète des 56 arcanes mineurs. Avant cela, les lames mineures se contentaient d’afficher des symboles répétés, comme des enseignes sur des cartes à jouer ordinaires.
Cette trouvaille est, reconnaissons-le, un coup de génie pédagogique.
Les débutants peuvent immédiatement saisir le sens d’une carte en observant sa scène illustrée.
- Le Trois d’Épées, avec son cœur transpercé, évoque clairement la douleur.
- Le Dix de Coupes, avec sa famille heureuse, parle de bonheur domestique.
L’accès au Tarot s’en trouve grandement facilité.
Mais cette simplification a un revers…
En rendant le Tarot « accessible », Waite l’a aussi transformé, détourné de ses racines. Et pas seulement dans la forme…
L’occultation de l’héritage chrétien
Le Tarot de Marseille, dans sa structure et son symbolisme, porte en lui toute l’empreinte de la tradition chrétienne médiévale et de la Renaissance. Ses arcanes majeurs tissent un chemin initiatique profondément ancré dans la spiritualité occidentale, avec ses Vertus cardinales et théologales.
Le Rider-Waite, lui, a sciemment gommé cet aspect.
Waite, membre de l’Ordre Hermétique de l’Aube Dorée (Golden Dawn), a réinterprété le Tarot à travers le prisme de l’occultisme fin XIXe.
Kabbale hébraïque, astrologie, alchimie, symbolisme ésotérique…
Le Tarot devient un outil syncrétique où se mélangent toutes les traditions, au détriment de sa cohérence chrétienne originelle.
Plus grave encore : l’effacement de la gnose chrétienne
Le Tarot de Marseille porte en lui une connaissance initiatique chrétienne, une gnose au sens noble du terme : une Sagesse révélée, un chemin de transformation intérieure enraciné dans la mystique occidentale.
Cette dimension contemplative et spirituelle traverse chaque arcane, de la progression du Mat vers Le Monde jusqu’aux Vertus cardinales présentes dans la Bible : Force, Prudence, Tempérance, Justice, qui structurent le parcours.
Le Rider-Waite a substitué à cette gnose chrétienne un ésotérisme composite, mêlant références égyptiennes, hébraïques et hermétiques.
Résultat : un Tarot riche en symboles, certes, mais privé de sa cohérence spirituelle profonde. On passe d’un enseignement unifié à un catalogue de correspondances occultes…
Cette « universalisation » peut séduire. Elle plaît à notre époque qui aime picorer dans différentes spiritualités. Mais elle dilue aussi le message originel, comme si on voulait rendre les cathédrales gothiques plus inclusives en retirant leurs vitraux saints.
Des changements de noms révélateurs
Au-delà de la structure et du symbolisme, regardons les changements de noms opérés par Waite. Ils sont tout sauf anodins.
Le Pape devient Le Hiérophante
Dans le Tarot de Marseille, l’arcane V s’appelle Le Pape. Ce titre fait directement référence au Souverain Pontife de l’Église catholique. Or, « pontife » vient du latin pontifex, littéralement « faiseur de pont » (pons = pont, facere = faire). Le Pape est celui qui fait le pont entre la Terre et le Ciel, entre l’humanité et le divin. C’est toute sa fonction spirituelle qui est exprimée dans ce nom.
Waite remplace Le Pape par Le Hiérophante, terme grec désignant un grand prêtre des mystères antiques. Exit la référence chrétienne spécifique, place à un concept ésotérique plus vague, plus neutre. Le pont entre Ciel et Terre devient un simple initiateur aux mystères occultes.
La Maison Diev devient La Tour
Encore plus révélateur : La Maison Dieu (arcane XVI) devient simplement La Tour.
Or, une Maison-Dieu ou Hôtel-Dieu était au Moyen Âge un hôpital-monastère fondé et géré par l’Église catholique pour accueillir les pèlerins, les pauvres et les malades.
C’était l’une des premières formes d’hôpital en Occident, expression concrète de la charité chrétienne. Le nom même de la carte rappelle cette œuvre caritative de l’Église.
En réduisant cette dénomination à La Tour, Waite efface cette dimension historique et spirituelle. La carte devient juste une tour foudroyée, vidée de sa signification chrétienne originelle.
Et pourtant… le Tétramorphe demeure
Paradoxe étonnant : dans l’arcane XXI (Le Monde), Waite a conservé le Tétramorphe. Ces quatre figures aux angles de la carte – l’Ange (ou l’Homme), le Lion, le Taureau et l’Aigle – représentent les quatre évangélistes selon la tradition chrétienne : Matthieu, Marc, Luc et Jean. C’est un symbole profondément biblique, issu de la vision d’Ézéchiel et repris dans l’Apocalypse.
Pourquoi conserver celui-ci ? Peut-être parce que le Tétramorphe, ayant des racines dans les visions prophétiques, pouvait être réinterprété dans une perspective ésotérique sans trop de difficulté. Ou peut-être simplement parce que ce symbole était trop ancré dans l’iconographie du Tarot pour permettre une profonde modification.
Quoi qu’il en soit, cette conservation partielle ne fait que souligner davantage l’effacement systématique des autres références chrétiennes. On garde ce qui peut servir l’occultisme, on retire ce qui est trop explicitement chrétien et catholique.
L’inversion Force/Justice…
Voici l’une des modifications les plus critiquables du Rider-Waite : l’inversion des positions de La Force (arcane XI dans le Tarot de Marseille) et de La Justice (arcane VIII).
Dans le Tarot de Marseille, La Force occupe la position 11. Lorsque l’on dispose les 21 arcanes majeurs sur trois lignes de sept cartes (de 1 à 21), La Force se retrouve exactement au centre du tableau.
Cette position centrale n’est pas un hasard !
La Force représente la puissance de la fermeté dans la douceur, la maîtrise par l’Amour plutôt que par la contrainte. C’est le cœur même du message Christique : vaincre par la charité, non par la violence brute.
Placer cet arcane au centre du parcours initiatique fait sens spirituellement et symboliquement.
Waite a déplacé La Force en position 8 et La Justice en position 11.
Pour quelle raison ? Pour faire correspondre le Tarot aux attributions astrologiques et kabbalistiques de l’Ordre de l’Aube Dorée.
- Le Lion pour la Force (signe du Lion en astrologie)
- La Balance pour la Justice.
Une logique cohérente dans leur système, mais qui brise l’harmonie structurelle du Tarot traditionnel.
Résultat : La Force n’est plus au centre. L’équilibre du tableau est rompu. Le parcours spirituel perd sa colonne vertébrale.
Deux philosophies, deux usages
Au-delà de ces différences techniques, ces deux tarots incarnent deux visions du monde :
Le Tarot de Marseille exige de vous un effort
Ses arcanes mineurs non illustrés vous obligent à développer votre intuition, votre ressenti, votre capacité à lire les symboles nus. C’est un outil traditionnel, enraciné, qui demande du temps et de l’humilité. Mais il offre en retour une profondeur inégalée.
Le Rider-Waite vous tend la main
Ses images parlantes facilitent l’apprentissage. Son approche œcuménique séduit ceux qui cherchent un outil spirituel détaché de toute religion. C’est un tarot moderne, ouvert, efficace pour débuter.
Aucun n’est « meilleur » dans l’absolu. Mais selon votre recherche, votre sensibilité, votre rapport au Sacré, l’un vous parlera davantage que l’autre.
Mon avis tranché
Je ne vais pas tourner autour du pot : je préfère le Tarot de Marseille.
Non par nostalgie ou conservatisme. Mais parce que je considère que le Rider-Waite, malgré ses qualités indéniables, a trahi l’essence du Tarot en l’arrachant à ses racines chrétiennes pour le transformer en un patchwork ésotérique, certes séduisant, mais désincarné.
L’innovation des arcanes mineurs illustrés ? C’est brillant, mais cela ne justifie pas le reste !
Le Tarot n’est pas un outil neutre que l’on peut remodeler à volonté selon les modes occultistes du moment.
Il porte en lui sept siècles de Tradition, de symbolisme, de spiritualité occidentale.
Le déconnecter de son héritage chrétien, c’est comme vider une bouteille de vin millésimée pour la remplir de limonade sous prétexte que c’est plus accessible.
En bref :
- Si vous cherchez un outil de divination pratique et moderne, le Rider-Waite fera très bien l’affaire.
- Si vous cherchez à vous enraciner dans une Tradition authentique, cohérente, porteuse de sens profond, tournez-vous vers le Tarot de Marseille.
Et si vous désirez le meilleur des deux mondes ?
Apprenez d’abord le Tarot de Marseille. Vous pourrez toujours utiliser le Rider-Waite ensuite. L’inverse est rarement vrai.
Cet article reflète mon expérience et ma vision du Tarot. Votre chemin avec les cartes vous appartient. Mais avant de choisir, renseignez-vous sur ce que vous adoptez vraiment.
Paka Sasha
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