Histoire de la Cartomancie en Provence

Introduction : quand la Provence rencontre le Tarot

La Provence occupe une place singulière dans l’histoire du Tarot et de la cartomancie. Si le jeu lui-même n’est pas né dans le Midi, c’est pourtant à Marseille que s’est forgée l’identité du plus célèbre des Tarots. Cette histoire, entre faits documentés et légendes tenaces, mérite d’être racontée avec rigueur pour comprendre comment la cité phocéenne est devenue indissociable de cet art divinatoire.

Le Tarot en Provence. Le Mat débarque dans le port de Marseille

Aux origines : un jeu italien aristocratique

Contrairement aux légendes romantiques qui circulent encore aujourd’hui, le Tarot ne vient probablement ni d’Égypte ancienne, ni des traditions tziganes transmises depuis l’Orient. L’histoire documentée du Tarot commence dans les cours aristocratiques milanaises en Italie du Nord au XVe siècle.

Certains chercheurs ont émis l’hypothèse que les cartes à jouer indiennes appelées « ganjifas » auraient pu influencer la création du Tarot européen, notamment par les échanges commerciaux entre l’Orient et l’Occident. Toutefois, aucune preuve historique formelle ne vient étayer cette théorie. Les jeux de ganjifas et le Tarot présentent des différences significatives dans leur structure et leur iconographie. Les documents historiques ne permettent pas d’établir un lien de filiation direct entre ces deux traditions.

Les plus anciens jeux conservés datent des années 1440-1460 : ce sont les somptueux Tarots Visconti-Sforza, commandés par les ducs de Milan et peints à la main par l’artiste Bonifacio Bembo. Ces 74 cartes enluminées étaient un luxe réservé aux élites, un passe-temps aristocratique coûteux qui démontrait richesse et raffinement.

Tarot Visconti Sforza Tempérance

Ces jeux s’appelaient initialement Trionfi (triomphes), en référence aux atouts qui triomphaient des cartes ordinaires. Le terme Tarocchi apparaît progressivement dans les documents italiens pour désigner spécifiquement ces jeux qui se distinguaient par leurs 22 atouts allégoriques illustrés, représentant des concepts philosophiques, des vertus et des allégories de la condition humaine.

Tarot Visconti Sforza La Lune

Un point essentiel : jusqu’au XVIIIe siècle, le Tarot reste exclusivement un jeu de cartes, sans usage divinatoire documenté. Les règles ressemblaient à celles de la belote ou du bridge, avec une complexité stratégique appréciée dans toute l’Europe.

L’arrivée du Tarot en France et en Provence

Le Tarot arrive en France au tournant des XVe et XVIe siècles. Le philosophe Michael Dummett suggère que les soldats français l’ont ramené des invasions en Italie menées par Charles VIII en 1494 et Louis XII en 1499. Mais une découverte du chercheur Thierry Depaulis prouve l’existence des Tarots à Avignon dès 1505, ce qui confirme une présence très précoce en terre provençale.

François Rabelais mentionne le Tarot dans ses écrits en 1534, et le plus ancien jeu dont tous les atouts sont numérotés provient de Lyon en 1557. Le Tarot s’implante progressivement en France, particulièrement dans trois régions où il restera vivace : l’Alsace, la Franche-Comté et la Provence.

La naissance du Tarot de Marseille

C’est aux XVIIe et XVIIIe siècles que le nom « Tarot de Marseille » prend tout son sens. Marseille devient un centre important de production cartière. De nombreux maîtres cartiers fabriquent et exportent ces jeux dans toute l’Europe méditerranéenne.

Les principaux cartiers qui ont façonné le style marseillais incluent Jean Noblet (vers 1650), Jacques Viéville (vers 1650-1664), et plus tard Nicolas Conver (1760) dont le jeu deviendra une référence absolue. À Lyon, Jean Dodal (vers 1701-1715) contribue également à standardiser l’iconographie de ce qui deviendra le « Tarot de Marseille ».

Ces artisans utilisaient la technique de la gravure sur bois, puis l’impression au pochoir pour colorer les cartes. Cette production semi-industrielle permettait de rendre le Tarot plus accessible aux classes populaires et bourgeoises, au-delà du cercle aristocratique initial.

Les cartiers marseillais jouissaient d’une excellente réputation : leurs cartes étaient réputées pour la qualité du carton, la netteté des gravures et la délicatesse des couleurs. Cette excellence technique fit de Marseille un centre de référence, donnant son nom au style de Tarot le plus répandu.

Le tournant révolutionnaire

La naissance de la cartomancie 

La transformation du Tarot en outil divinatoire est un phénomène tardif qui marque une rupture complète avec son usage originel. C’est en 1781 qu’Antoine Court de Gébelin publie « Le Monde Primitif », affirmant sans aucune preuve que le Tarot provient de l’Égypte ancienne et contiendrait la sagesse des prêtres égyptiens. Cette théorie fantaisiste, totalement réfutée par l’égyptologie moderne, séduira pourtant l’imaginaire collectif.

Deux ans plus tard, en 1783, Jean-Baptiste Alliette, dit Etteilla, popularise l’usage divinatoire du Tarot. Il publie plusieurs ouvrages décrivant des méthodes de cartomancie, attribue à chaque carte des significations divinatoires précises et développe des méthodes de tirage structurées. C’est véritablement avec lui que naît la cartomancie telle que nous la connaissons.

Au XIXe siècle, l’occultisme connaît un essor considérable en Europe. Le Tarot devient un outil incontournable pour des figures comme Éliphas Lévi, qui établit des correspondances entre les 22 arcanes majeurs et les 22 lettres de l’alphabet hébraïque, reliant ainsi le Tarot à la Kabbale. Ces associations n’existaient pas dans le Tarot original italien, mais elles enrichissent considérablement son symbolisme ésotérique.

L’Ordre Hermétique de l’Aube Dorée en Angleterre codifie définitivement l’usage ésotérique du Tarot à la fin du XIXe siècle, créant des systèmes complexes reliant le Tarot à l’astrologie, à l’alchimie et à la magie.

La consécration du Tarot de Marseille

En 1930, Paul Marteau, directeur de la maison Grimaud, édite une version standardisée du Tarot de Marseille basée sur le jeu de Nicolas Conver. Il publie ensuite « Le Tarot de Marseille » en 1949, ouvrage qui devient la référence incontournable pour les tarologues du monde francophone. Cette version Marteau-Grimaud stabilise l’iconographie et oriente définitivement le Tarot de Marseille vers le marché de la divination plutôt que vers le simple jeu de société.

La Maison Camoin, descendante d’une longue lignée de cartiers marseillais, continue de perpétuer la tradition artisanale. L’entreprise familiale rayonne aujourd’hui à l’échelle mondiale, produisant plus d’un million de jeux par an tout en préservant des méthodes de fabrication traditionnelles.

Des chercheurs comme Alejandro Jodorowsky et Philippe Camoin poursuivront les recherches pour retrouver une pureté originelle et une meilleure compréhension de l’évolution du Tarot à travers les siècles.

La cartomancie en Provence aujourd’hui

La tradition cartomancienne perdure en Provence de nos jours, portée par des passionnés et des artisans qui perpétuent l’héritage des maîtres cartiers d’autrefois. À Aix-en-Provence, dans la rue de Saporta où étaient autrefois installés de nombreux artisans cartiers, des ateliers continuent de restaurer et de produire des jeux de Tarot selon les méthodes anciennes.

Des artisans comme Florent Giraud incarnent ce renouveau. Dans son atelier aixois, il restaure des jeux anciens en les scannant, en les colorisant et en les fabriquant à la main, du contrecollage au lissage des cartes au savon de Marseille. Ses créations témoignent d’une volonté de restituer le Tarot tel qu’il était aux XVIIe et XVIIIe siècles, avec toute sa richesse symbolique et esthétique.

Entre histoire et légendes : comprendre le mythe provençal

Il est important de démystifier certaines légendes tenaces qui circulent encore aujourd’hui, tout en reconnaissant certaines hypothèses pertinentes qui méritent de se voir mentionnées.

L’hypothèse Marsilio Ficino : une influence néoplatonicienne ?

Une théorie particulièrement intéressante, bien que non prouvée historiquement, concerne le rôle possible de Marsilio Ficino (1433-1499) dans la conception symbolique du Tarot. Ce philosophe florentin, traducteur de Platon et figure majeure de la Renaissance italienne, a joué un rôle central dans la redécouverte de l’hermétisme et du néoplatonisme à la cour des Médicis à Florence.

Ficino traduisit le Corpus Hermeticum en 1463 et développa une synthèse entre philosophie antique, christianisme et ésotérisme. Son influence sur la pensée de la Renaissance fut considérable, créant un climat intellectuel où symbolisme, allégories et quête spirituelle occupaient une place centrale. Les cours italiennes du XVe siècle, notamment à Milan et Florence, où le Tarot est né, baignaient dans cette atmosphère philosophique raffinée.

Certains chercheurs suggèrent que la symbolique complexe des 22 arcanes majeurs pourrait refléter les préoccupations néoplatoniciennes et hermétiques chères à Ficino : le voyage de l’âme, les vertus cardinales, la hiérarchie cosmique, l’élévation spirituelle. Les arcanes représenteraient alors un parcours initiatique inspiré par la philosophie de la Renaissance.

Cependant, aucun document historique ne prouve un lien direct entre Ficino et la création du Tarot. Les cartes Visconti-Sforza datent des années 1440-1460, période contemporaine de Ficino, mais antérieure à ses principales œuvres.

Si le contexte intellectuel de la Renaissance a certainement influencé l’iconographie du Tarot, établir une filiation précise avec Ficino relève davantage de l’hypothèse séduisante que de la certitude historique. Cette théorie illustre néanmoins la richesse du terreau culturel dans lequel le Tarot s’est épanoui.

Ce qui est faux :

  • Le Tarot ne vient pas d’Égypte ancienne (théorie inventée par Court de Gébelin en 1781)
  • Il n’a pas été apporté par les Tziganes depuis l’Orient (les Roms sont arrivés en Europe au moment où le Tarot était déjà créé en Italie)
  • Il n’a pas été créé par les Templiers, les Cathares ou comme manuel d’alchimie
  • Il n’était pas utilisé pour la divination avant la fin du XVIIIe siècle

Ce qui est vrai :

  • Le Tarot naît en Italie du Nord au XVe siècle comme jeu aristocratique
  • Il arrive en Provence dès le début du XVIe siècle (Avignon, 1505)
  • Marseille devient un centre majeur de production aux XVIIe-XVIIIe siècles
  • Le style « Marseille » se caractérise par une iconographie spécifique standardisée par les maîtres cartiers locaux
  • L’usage divinatoire est une invention française de la fin du XVIIIe siècle
  • La Provence a préservé la tradition du jeu de Tarot plus longtemps que d’autres régions

 Conclusion : un héritage culturel vivant

L’histoire de la cartomancie en Provence illustre comment une tradition venue d’ailleurs peut s’enraciner dans un territoire, s’y épanouir et en devenir l’un des symboles les plus reconnaissables. Malgré ses origines italiennes, Le Tarot de Marseille est devenu indissociable de la Provence, au point que son nom même évoque immédiatement la cité phocéenne.

Cette histoire mêle faits documentés et transformations culturelles : un jeu ludique aristocratique du XVe siècle italien devient, par l’excellence des artisans marseillais, un objet de référence mondiale, avant de se transformer en outil de divination sous l’impulsion de l’occultisme français du XVIIIe siècle.

Aujourd’hui encore, tandis que le Tarot connaît un regain de popularité international, la Provence continue de jouer son rôle de gardienne d’une tradition séculaire. Des ateliers aixois aux formations de cartomancie, des collections privées aux restaurations minutieuses, c’est toute une culture qui se transmet, faisant du sud de la France un lieu incontournable pour quiconque s’intéresse à l’histoire et à la pratique de cet art fascinant.

Le Tarot de Marseille n’est pas qu’un simple jeu de cartes ou un outil divinatoire : c’est un pan entier de l’histoire culturelle et artisanale provençale, un témoin de l’excellence des maîtres cartiers marseillais ainsi qu’un symbole de la capacité humaine à enrichir et réinventer les traditions à travers les siècles.

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